ACADEMIY DU GALO

Académie du Gallo




La Pepineray: La reue (1/2)


LA REUE (2/2)


Nous abandonnons ainsi ce radical pour revenir à celui de roue.

Commençons par un objet qui n’est plus en usage : le rouet qu’on peut aussi entendre sous la forme rouat.
    Celui-ci évoque bien entendu le temps révolu où les femmes filaient avec leur quenouille, ce qui fait encore dire que le chat qui ronronne file son rouet. La fileuse pouvait érouetter (tordre le fil au rouet). Mais le rouet peut aussi parfois désigner la roue de brouette, le remous dans une rivière ou l’ornière, ou du moins, la cavité creusée par le passage des roues. Dans ce dernier cas, on entend également le féminin rouere.

On découvre ici le fleurissement du vocabulaire autour de l’ornière, et c’est par royele que le gallo le traduit le plus souvent (entendu parfois royere, par glissement entre les deux consonnes liquides, plus rarement rouyele).
    Sous une forme plus contractée, les rielles dénoncent le passage d’une charrette. Ce mot désigne en effet les traces qu’elle laisse. Parfois, on peut encore entendre rouliere.
    S’engager dans une ornière, la suivre, ou même suivre des traces de roue, c’est s’enroyeller (ou s’enrouyeller).
    En sortir, c’est donc déroyeller. Ceci fait que par extension, on suet la royele en gardant un esprit conformiste, en restant fidèle aux règles édictées.

Dans un autre domaine, le diminutif rouelle recouvre un champ sémantique plus large que son équivalent français roulette.

Il désignait au départ les roues qui supportent l’avant-train de la charrue. Cet outil a évolué et le monde agricole s’est circonscrit. Mais le terme est resté usité pour désigner toute roue de dimension plus réduite, comme par exemple les roulettes de chariots de grande surface ou de fauteuils de bureau.
    Son extension sémantique décrit toute rotondité apparente qu’on peut retrouver dans une tartine de pain ou une tranche de viande.
    La rouelle désigne aussi le haut des cuisses, ou du jambonneau. C’est aussi le couvercle de la baratte. D’où l’expression de la rouelle sus le berchet (du coq à l’âne). Se coùcher en rouelle consiste à se coucher en chien de fusil, comme pour prendre la position fœtale.
    Enfin, un chafaod sus rouelle se rapporte à un édifice bancal en raison de son instabilité. Par extension, cette instabilité lui fait même adopter le sens d’usine à gaz.

Bien sûr, le verbe roueller vaut pour rouler, mais dans un contexte plus intensif.

En fait, on arrive vite au sens de rouler à toute allure. Roueller a toute brinde, c’est mener un train d’enfer. Et dire que ça rouelle, c’est exprimer le fait que ça va tout seul, comme sur des roulettes.
    Le verbe entre même dans les salutations, puisqu’en rencontrant son interlocuteur, on peut lui demander : – Ça rouelle ? (ça va ?).

Indépendamment, c’est aussi marcher vite. Mais il ne s’attache pas exclusivement à l’allure.
    Il peut aussi décrire le mouvement du corps qui se déhanche : ol ne faet pus qe roueller, la pôvr veilhe.

Quelques autres dérivés, subséquents aux définitions ci-dessus apparaissent.

Ainsi, un chemin rouellant est un chemin praticable, sur lequel on peut roueller.
    L’adjectif rouellae se rapporte à l’apparence de la cuisse, aspect qu’on a découvert plus haut : il ét ben rouellae (il a de bonnes cuisses). On peut le dire aussi d’un animal qui est bien jambonné, bien gigoté.

Et revenons enfin à la baratte pour laquelle la déroueller, c’est lui retirer son couvercle. On va déroueller le beurre signifie « on va retirer le couvercle de la baratte, maintenant que le beurre s’est formé » : difficile être plus concis…

Concurrençant roueller pour une allure rapide, on entend aussi rouetter dans ce contexte. Il rouette a s’en aler (il file, il va bon train). Mais il n’est pas exclusif à cette circonstance puisqu’on peut le dire aussi des économies qui partent vite, hélas (tous mez sous sont rouettaes).
    Plus largement, rouetter, c’est s’en donner (ça rouettaet). Concrètement, on l’entendait aussi pour l’exécution d’un cercle au fléau.

L’adjectif rouettae s’attache plus précisément au sens de crêpu, bouclé, frisé pour la chevelure (avair le pailh rouettae).

Plus rare, le suffixe –enne construit pourtant rouenne pour désigner la courbure, dans une pièce de terre par exemple : y a du rouenne den le cllos, ça rouennaet.
    On connaît aussi un rouyet, terme spécifique exclusif à la meule du moulin.

Il serait inconvenant de ne pas citer la berouette, objet si utilisé autrefois.

Du latin birota (« deux roues ») parce que le mot s’appliquait d’abord aux véhicules à deux roues, on a longtemps cru qu’il était l’altération du français brouette.
    Comme on le voit, il n’en est rien et c’est en toute logique qu’il forme ses dérivés berouetter (brouetter), berouettey (brouettée), berouettouz (celui qui brouette), …
    On lui connaît aussi un synonyme, boursoule, qui lui, a transité par une forme beroue usité dans les parlers romans, il y a un millénaire. Cependant, il relève de la même origine.

Tous les dérivés que nous allons désormais rencontrer se forment sur le radical roul-.

Le français moderne le fait partir du diminutif roele, attesté en ancien français. Le gallo a certainement suivi le même chemin. Rouler s’emploie peu ou prou comme en français, si ce n’est que le commerce roule et qu’on peut rouler son temp (passer son temps, notamment en s’amusant). En outre, son extension à rouer de coups reste rare.

C’est plutôt vers le déverbal roule qu’il faut se tourner car il offre de riches développements.

Étr ao roule, c’est être en mouvement, pour tout ce qui est mécanique. Par extension, c‘est aussi être en exercice, pour celui qui accomplit une fonction. Mais il faut avant mettr ao roule (démarrer). Un moteur parti ao roule est à son régime normal. Car, le roule, finalement, c’est l’allure, la vitesse. Si vous êtes parti ao grand roule, c’est que vous êtes parti à toute vitesse.
    Vu de manière plus abstraite, un objet ao roule est tout simplement d’usage courant.
    On met du cai ao roule quand on fait avancer un projet.

Pour traduire l’étendue du champ sémantique de ce terme, on rappellera que le roule est aussi la largeur nécessaire pour faire passer un véhicule ou tout ce qui roule. Celui-ci, un tonneau par exemple, est de roule, s’il est sur les douvelles, disposé à rouler en particulier lorsqu’on le dispose dans un véhicule pour en faciliter la montée ou la descente (lez nantaezes vont ben de roule den le berc de ma chârte). Mais c’est aussi un roulement, ou même un coup à boire (il bûvaet son petit roule).

Partant de là, on comprend que de nombreux dérivés vont suivre.

Le roulaije, définissant l’action de rouler, se rapporte ainsi à la circulation routière, mais pas seulement. Un véhicule qui a deuz ans de roulaije a connu deux ans de fonctionnement.
    Rouloteriy est un autre terme en rapport avec le fonctionnement du véhicule (Todore veut ceder sa tomobile q’ét d’ûne rouloteriy parfaete). N’entendait-on pas aussi une rouleuze a petrole (véhicule à moteur) dans les premiers temps où ceux-ci sont apparus dans nos campagnes ?

Toujours dans ce domaine, descendre en rouline, c’est descendre en roue libre (vélo), d’où le verbe rouliner (rouler doucement, en roue libre). C’est ainsi qu’une bille (ou une boule) peut atteindre son but en roulinant jusqu’à la fin de sa course. Ce suffixe est cependant repris dans arouliner (enrouler quelque chose qui se déroule).

Alors qu’un roulet décrit une roulette comme aussi bien un rouleau ou un cerceau, le diminutif roulette s’attache quant à lui à la bobine. Ce dernier rappelle aussi au figuré que, quand on est a la roulette dans un travail, c’est que l’habitude de celui-ci est prise.

Le travail agricole appelle parfois l’usage du roulot pour écraser les mottes (parfois désigné comme rondeau dans les dictionnaires). Roulotter, c’est donc l’utiliser pour effectuer ce travail. Le verbe est repris au sens d’enrouler, envelopper (une saucisse bé roulotey den ûne galette).
    Enfin, une roulotiere est une femme de rien, ce qui est peut-être l’expression du rejet social que subissent ceux qui vivent dans une roulotte.

Rouley est parfois préféré à roley, mais il garde la même acception (rouleau de foin). Mettr a grandes rouleys consiste alors à faire des rouleaux de foin. Et s’ils sont consistants, on a ûne bone rouley (une bonne récolte de foin).
    C’est parce qu’on considère parfois que le foin qui verse est roulae. L’extension à volée de coups s’entend à travers une rouley de coups.
    Puis, pour les fumeurs, une rouley décrit bien sûr une cigarette roulée.

Quelques autres dérivés subsistent.

Un chemin est roulant lorsqu’il est carrossable. C’est ce qu’apprécie un roulier (charretier et par extension dans le monde moderne, un transporteur, un routier). Dans le même domaine, le roulouz de pocheys était le transporteur de mouture.

Roulis n’est pas un terme exclusif au monde maritime.

Il peut aussi désigner l’avant-train de la charrue, ce qui fait qu’il peut aussi représenter le train avant d’un véhicule.

Dans le domaine végétal, les bûcherons n’apprécient guère un bois roulif, c’est-à-dire, un bois tordu, vrillé

(le boêz roulif, c’ét du boêz toêrçu). En effet, parce qu’il est sensible au gel, il s’est fendillé.

On connaît bien sûr aussi enrouler et dérouler. Les substantifs qui en dérivent peuvent nous être spécifiques comme enrouleriy (enroulement, action d’enrouler), ainsi qu’enrouleùre (ce qui est enroulé, en fait).

Nous allons poursuivre avec quelques expressions dont l’importance varie.

Commençons par un acte qui n’est guère apprécié, celui de filer du pailh de chien a la reue, autrement dit mettre des bâtons dans les roues.

Il faut aussi savoir que lez reues ne sont pas tenant d’un haot (tout ne va pas toujours pour le mieux). En effet, la roue tourne comme on dit souvent , et si on est dans une situation avantageuse un jour, le lendemain peut se révéler totalement différent.

Pour que quelque chose avance, il faut parfois pousser a la reue (presser), ce qui peut s’étendre à des lobbys qui apparaissent alors come des pousse-a-la-reue. Et puique nous sommes dans les mots composés, terminons-en avec le garde-reue qui est tout simplement le garde-boue.