ACADEMIY DU GALO

Académie du Gallo




La Pepineray: GRAEN


GRAEN


engerner sus / den

On est bien sûr dans le prolongement du latin granum dont il a conservé le sens. La synecdoque l’entraîne vers le sens plus général de céréales (lez nobls pouvaent aler travers lez graens du monde). On ne s’étonne pas alors d’entendre marchand de graen pour blatier.
    Par extension, le graen désigne aussi une baie (fruit). On peut construire une maison en pierre de graen (granit). Le graen d’iao (ou d’èo) est une simple goutte d’eau, mais peut valoir pour une averse de courte durée (il moulhe a gros graens), ce qui nous rapproche de son sens second en français.

Le premier dérivé qui vient à l’esprit est son féminin graene.

Il forme des noms composés comme graene de fllour (pollen) ou graene de plley, celui-ci se rapportant à des nuages moutonnés susceptibles d’entraîner une graenace (grain météorologique, averse).
    L’ironie nous conduit également à entendre pour du sperme de la graene de hanes ou de la graene de boêz de leit.

L’adjectif graenae s’étend au sens de fourni sur le plan végétal (le garc Leouiz a ûne prey q’ét ben graeney). Ce sens n’est pas démenti quand on parle de haerenc graenae (hareng avec des oeufs). La dispersion de ces grains a entraîné l’expression a l’égraen (éparpillé, disséminé, épars ; puis par extension, en vrac, sans ordre).

Le substantif ramène aussi aux fruits, comme les châtaignes, qui sont tombés d’eux-même, égraen a égraen (un à un). Le féminin égraene ramène au figuré à une poignée de gens (ûne égraene de siuns). À la suite de ceci, le diminutif, notamment au pluriel (égraeniaos) s’applique à des fragments divers.

Les degraens (au pluriel) sont un autre dérivé intéressant, ils répondent en effet à l’évocation de graines défectueuses (tu vaz doner dez degraens a manjer ez poules).

Un autre terme, engraen, marque la richesse du gallo. C’est le goût qui nous reste dans la bouche après avoir consommé une boisson ou une nourriture. Selon la nature de cette consommation, on a la bouche en bon ou en maovaez engraen. C’est aussi le fumet, l’odeur ou même simplement les particules demeurées au fond d’un récipient (vase ou verre) qui n’a pas été nettoyé ensuite.

Enfin, de ces développements qui se sont effectués sans métathèse, on connaît aussi graenettouz (granuleux), une graenetteriy (semis en graines, al y passeraet sez journs e sez neits den sez graenetteriys de semis) ainsi que l’égraeneuze qui désignait la batteuse à trèfle jadis.

Les autres dérivés, par l’affaiblissement de la voyelle, se font presque exclusivement à partir du radical sous forme de métathèse gern-.

Le premier va être le verbe gerner (grainer, donner de la graine), mais on va voir que ces dérivés vont justement gerner rapidement, si on peut dire. D’ailleurs, ce verbe s’adapte au 2° groupe (gernir), avec plutôt le sens de se former, grossir, pour le grain (il ne gernit pas ben ; son grain ne se forme pas bien).
    Le substantif gerne décrit un furoncle, sans doute à cause de l’aspect de la pustule en son centre.

Les préfixes qui s’y rattachent sont très nombreux.

Commençons notre revue par é-. Le sens d’égerner (égrainer) s’est étendu à celui d’écosser et de passer les gerbes dans la batteuse, à l’origine dans l’égreneuse qui prenait alors le nom d’égernoêr (nm).
    Égerner s’applique aussi occasionnellement à répandre (égerner sus la pllace de l’iglleze). Suite à cette égerneriy (égrainage), il subsiste des égerniaos, pluriel d’égernèo (grain, petit morceau, fragment). Ce nom peut s’entendre comme diminutif (égernet), celui-ci se référant notamment à un fruit tombé prématurément. Tomber a l’égernet, c’est tomber un à un (lez châtaegnes chaezent a l’égernet).
    Égrunet est l’autre variante lorsque la métathèse est remplacée par un [y] selon notre système articulatoire. Il donne le féminin égerne qui définit une miette. Mais on peut aussi avoir dégernouz dans la mesure où la personne ayant pour attribution de recueillir le grain battu ou vanné s’appelait le dégernouz, bien que agerner, c’était aussi extraire le grain aux battages.

Repartons en amont avec engerner (engrener) dont le sens peut s’étendre à manger, absorber, voire par abstraction à comprendre, assimiler, et même dans notre monde informatisé, à télécharger. Ce peut être aussi simplement enregistrer (engerner ûne doney, enregistrer une émission radiophonique).
    L’agent est un engernouz, dont le féminin est engerneresse. On ne peut donc le confondre avec l’engernoer qui est la trappe par où on engerne et par extension, la trappe pour jeter le foin du grenier.

Autres dérivés : engernant (facile à engrener ; c’ét point engernant) et engernaije (engrenage, action d’engrener).

De par la nature même du grain, les diminutifs trouvent vite un terreau favorable à leur éclosion.

Gernette (petit grain) est le premier qui vient à l’esprit. Par extension, il désigne un fruit peu développé (st’aney, lez pomes sont qe dez gernettes) et le plus souvent, c’est d’ailleurs une petite pomme de terre, de la grenaille en somme.
    Le quantitatif gernettey qui s’y rattache s’applique aussi à une petite quantité liquide (je veus n’en baire q’ûne gernettey). Gernettae (rempli de grains, pour une plante), évoque donc une gernaezon (grenaison) particulièrement fertile. Ce dernier substantif est d’ailleurs d’un emploi plus large (fructification, rendement en grains ; n’y a de la gernaezon st’ aney, la gernaezon ét bone).

Les autres dérivés sont plus péjoratifs.

Analogue au français, gernalhe (petites graines) engendre le verbe gernalher (produire un bruit imitant celui de graines froissées les unes contre les autres). Une fois encore, le sens de gernalhe s’étend à celui de petites pommes de terre.
    Dégernalher (élaguer, débroussailler) est un verbe intéressant. Il signifiait sans doute à l’origine éliminer toute prolifération par les graines, d’où débroussailler.

Les suffixes qui suivent ne se retrouvent pas en français.

Le gernac désigne ces graminées qu’on utilise dans la fabrication de récipients (lez marraenes tercent le gernac pour faere dez jedes). Il s’agit en fait de la laîche (appelée aussi carex ou molinie) du fait de leur production abondante de graines. Cette plante a sans doute servi autrefois pour confectionner des paillasses sur lequel on pouvait dormir, d’où le terme de gernace pour un grabat, un mauvais lit, qu’on appelait aussi gernache.

Mais avec ce suffixe –ache, on rentre dans un registre différent.

Le verbe gernacher est à double signification, celle de mâchonner d’abord (à rapprocher du français populaire « casser la graine ») qui induit gernachey ou gernacheriy pour mâchonnement, mais aussi celle de rafler, ne rien laisser traîner, d’où un gernachouz pour un accapareur.
    Gernacheriy rejoint cette fois le sens d’accaparement. Cette dernière acception est sans doute portée par l’idée d’une action fructueuse.

Plus insolite est le suffixe –euz dans gerneuz (nm pl ; déchets de battage, mais aussi épis tombés).
    Ce dépréciatif se développe surtout à travers le verbe gerneuzer qui offre un champ sémantique large. Il peut signifier égrainer, mais grappiller le traduit également. Il est surtout repris au sens de grignoter (nen ouait gerneuzer den le solier), manger du bout des dents, d’où gerneuzeriy pour grignotage. Les porcs peuvent aussi gerneuzer si on leur apporte un supplétif à leur manque de nourriture (j’ae aportae a gerneuzer ez poêrcs). En fait, ce suffixe est orienté vers l’idée de parcimonie alliée à celle de la péjoration. On lui trouve un synonyme avec gernoêzer (croquer, grignoter ; de la posson secqe taet doney a gernoêzer ez pourciaos).

Avec gernots (pl ; vannure au tarare), on retrouve un suffixe plus courant. Le verbe qu’il induit (gernoter) contribue également à traduire grignoter. Mais on s’oriente cependant vers d’autres développements. Gernoter est aussi entendu pour des noix ou noisettes qui s’entrechoquent dans leur contenant. Par suite de l’idée de grignotage, les premières dents peuvent être appelés les gernotes tant il est vrai qu’au début, on ne mange pas encore de manière franche. Gernotu revêt aussi le sens de rugueux, granuleux pour la peau.

Gernoche est très proche autant du point de vue phonétique que sémantique. Aussi, il n’apporte rien qu’on connaisse déjà. Une gernoche désigne un fruit peu développé et au pluriel, se rapporte à de la grenaille. Gernocher est un fréquentatif qui reprend mangeotter, grignoter. Un gernochouz ne fait que grappiller et se complait dans la gernocheriy (grappillage).

De manière assez similaire, on retrouve gernuche (nf, granule) qui au pluriel reprend le sens de graines défectueuses. Son masculin vaut aussi pour granulé. Gernucher, à part grignoter qui ainsi trouve sa traduction sous des formes multiples, exprime aussi le fait de donner des graines à des oiseaux. Preuve de leur similarité, l’expression gernuche a gernalhe réunit les deux termes pour traduire peu à peu, vaille que vaille.
    S’en approche gernéchet pour chétif (le petit veau ne profite pas, ét un vrai gernéchet).
    Plus rare est gernicer (produire des graines) comme gernicher dont le sens se restreint à gagner des billes, mais qui peut s’étendre à gagner au poker puisque c’est le même principe.

Ces dernières acceptions nous orientent vers une autre dérivation, préfixée celle-ci, avec sou-.

Sougerner a le sens de subtiliser, dérober, voler furtivement (il ét ben rodae a sougerner tout le cai qi li chaet sour la maen). Ceci fait qu’un sougernouz est un pickpocket, un voleur furtif. Le déverbal sougerne (nf) traduit donc un vol et s’emparer de quelque chose en sougerne, c’est le voler en maraude.

Revenons vers des dérivés plus classiques.

Le gernier, c’est bien sûr le grenier, mais il se développe lui-même en gernierey (contenu du grenier surtout lorsqu’il est plein ; ça fera ûne bone gernierey). Le gernieraije représente le mur du grenier (sus le gernieraije, on mettaet dez gros morciaos de boêz).

Gernae est relatif à la qualité du grain, la richesse de sa texture (le bllae nair, il ét ben gernae ; il a de beaux grains). Gernu en est pratiquement synonyme, mais il décrit plutôt la quantité, la richesse en épis. Il entre dans l’expression chie-gernu qui s’applique à une personne mièvre, dont l’attitude est affectée. Gerney (nf) évoque la quantité de grains surtout lorsqu’elle est importante (y en a toute ûne gerney). Gernif vaut pour fructueux, l’aptitude à produire des grains.

Abougernae, au contraire, s’applique à un épi dont la croissance est entravée, dont le grain n’arrive pas à se former.

Gerne entre aussi en composition avec d’autres termes relatifs à la flore.

Le plus connu est gernoêzelle ou gernézelle (les variantes locales sont nombreuses) dont l’étymologie correspond à « graine à oiseaux ». C’est la groseille à maquereaux qui se découvre sous ce vocable, sans doute à cause de la forme de ce fruit. L’arbrisseau qui le produit est naturellement le gernoêzellier (ou souvent gramoêzellier par simplification phonétique). D’autres dérivés dans ce domaine nous ramènent à graen, tel le jangraen (faux ajonc) ou le saengraen qui désigne la graine de fenugrec qui était utilisée pour l’engraissement des bovins, bien que la plante ne soit guère connue en Bretagne. Par son utilisation, nous comprenons donc pourquoi l’adjectif saen lui est accolé.

Puisque nous sommes revenus à graen, précisons que le graen bllanc désigne toute autre céréale que le blé noir, en particulier le froment et le seigle. De même, le gros graen distingue l’ensemble des céréales de ce même blé noir, celui-ci ayant, comme on le sait un grain petit.

Et puisque nous parlons de gros graen, citons cette petite expression qui va nous servir de conclusion : avair de la relijion gros graen, c’est se montrer peu pratiquant, se révéler peu au fait de la matière religieuse. L’allusion vaut sans doute pour les grains du chapelet qui accompagnait la vie de nos ascendants.